Extraits biographiques
Tout un monde - Biographie réalisée entre Bordeaux et la Dordogne
"Je suis le fruit de la rencontre entre une béarnaise et un boïen. C’était en 1948, deuxième né d’un tout premier brassage inexistant depuis la Révolution. Trait d’union entre le nord et le sud de l’Aquitaine. Les hommes de la famille T., bien ancrés sur le bassin, ne dépassaient guère dix kilomètres pour trouver celle qui deviendrait leur femme. Avec mon père, l’horizon s’est ouvert et la carte agrandie. Non pas qu’il ait eu à parcourir des mille et des cents. Tout le mérite est revenu à ma mère d’avoir franchi les Landes et sa forêt de pins. Mon histoire pourrait commencer là, à Biganos aux portes du Bassin. Mais j’aime à penser qu’elle remonte à plus loin. Là où la terre est nourricière et où les mots se chantent en occitan. Je crois que pour comprendre un monde, il faut remonter aux origines."
"1963, la télévision a fait son apparition dans notre salon. La petite lucarne nous a ouvert les portes d’un monde que nous ne connaissions pas. Quand je repense à cet événement, certainement accueilli avec tambours et trompettes dans de nombreux foyers français, je revois mon père, malade et diminué, secoué par des soubresauts de douleur. Les yeux rivés sur le petit écran, je guettais les prochaines secousses, attentif à leur rapprochement et leur intensité. Je n’ai aucun souvenir des films regardés en famille, me reste seulement l’écho d’une douleur qui exprime la fin à venir. A peine adolescent, je me construisais avec le son et l’image de la maladie. Ni plus, ni moins. Et c’était déjà beaucoup."
" Le silence des machines finissait par faire plus de bruit que les journées de grosse production. C’est qu’on en entend parler d’une usine à l’arrêt, surtout quand celle-ci fait manger tout un bassin d’emploi. La mère nourricière malmenait ses petits et ça ne pouvait plus durer. Le bassin d’emploi en question se rebellait. Il fallait l’écouter. Les têtes pensantes de la Cellulose ont donc décidé de faire intervenir un cabinet d’étude toulousain pour renouer le dialogue et revoir le modèle éducatif de l’entreprise paternaliste. La mission du cabinet : réaliser une étude sur le travail posté. Sa méthode : interroger les principaux concernés, questionner leurs rythmes, comprendre leurs habitudes et impulser des changements. Afin d’obtenir l’adhésion du plus grand nombre, la direction avait souhaité que ce groupe de travail puisse compter des ouvriers volontaires. Membre actif du comité d’hygiène et sécurité et franchement intéressé par le sujet, j’ai rejoint le groupe et m’y suis investi pendant deux ans."
" Il devait être 17h-18h. La nuit était tombée. Des militaires étaient déployés autour des terrains et habitations. Les regards étaient sévères et méfiants. Je ne comprenais pas la tristesse des membres de la communauté. Je me souviens m’être dit que tout était guerre dans ce pays, qu’on ne pouvait l’ignorer. Et ceux qui s’aventuraient à le faire étaient vite rattrapés par une réalité incarnée par la déflagration d’un obus de mortier ou d’une grenade dégoupillée. En arrivant ce jour-là, j’ai appris qu’un soldat était décédé la veille, lors d’une patrouille de routine visant à s’assurer que les terroristes n’envahissent pas le village. Une patrouille de routine qui avait rencontré le pire. C’était ça leur vie : le mariage de l’horreur et de l’ordinaire."
