Que reste-t-il de nous dans nos mots ?

16 Sep 2025 | Autour de la biographie

Écrire, parler, dessiner, raconter : autant de gestes par lesquels nous laissons une trace. Mais que demeure-t-il vraiment de nous dans ces mots qui s’échappent, s’écrivent, se transmettent ? Les mots, qu’ils soient murmurés ou consignés dans un livre, portent toujours une part de nous-mêmes — parfois consciente, parfois enfouie.

Les mots comme empreinte de soi

Nos mots sont à la fois outils et miroirs. Émancipation et héritage. Garants d’un passé culturel, linguistique, historique, régional, ils nous façonnent sans nous déterminer. Ils nous caractérisent et nous différencient. Qui n’a pas déjà regardé son interlocuteur avec l’œil mi amusé mi étonné de celui qui entend pour la première fois une nouvelle expression ? Je repense à mes débuts en terres bordelaises et les « tu débauches à quelle heure ? » qui fleurissaient tout au long de ma journée de jeune travailleuse. « Débauche », « débauche », « débauche », ce mot revêtait pour moi un tout autre univers. J’imaginais des débuts de soirée débridés et autres expériences fantasques, quand, en fait, il n’en était rien. On voulait juste savoir à quelle heure je finissais. Fin des projections douteuses.

Si l’anecdote prête à sourire et pourrait donner lieu à un nouveau débat sur les mots d’ici ou ceux de là-bas, elle nous raconte surtout que le mot s’ancre et s’encre en nous comme nous le faisons lorsque nous partons à la découverte d’un nouveau territoire. Autrement dit, d’une nouvelle histoire.

Dans la langue, nous nous inscrivons. Chaque mot devient alors une empreinte, fragile et durable à la fois. Comme l’écrit Annie Ernaux dans Les Années, son récit n’est pas seulement le sien : « C’est mon histoire et elle n’est pas la mienne. » Si nos mots nous dépassent, ils conservent tout de même la vibration de nos vies.

La langue comme mémoire intime et collective

Certains auteurs interrogent cette persistance de soi dans la langue. Dans Tenir sa langue de Polina Panassenko, la langue devient le lieu d’une bataille identitaire : que reste-t-il de nous lorsque nous écrivons dans une langue d’adoption ? Est-ce notre voix, ou celle d’un autre qui parle à travers nous ? Panassenko montre que chaque mot porte en lui une mémoire intime, mais aussi une histoire collective, un héritage.

De même, dans Jacaranda de Gaël Faye, les mots deviennent des passerelles entre générations. Ils transmettent l’histoire de ceux qui ne sont plus là, mais continuent d’habiter le présent. Les mots recueillis, les récits confiés, sont ce qui reste d’une histoire douloureuse, ce qui permet de continuer à faire vivre ceux qui l’ont portée.

Quand les mots deviennent des vestiges

La biographie, qu’elle soit littéraire ou intime, s’ancre précisément dans cette question : que restera-t-il de nous dans nos mots ? Lorsqu’on entreprend de raconter sa vie ou celle d’un proche, on ne sauve pas tout, on ne dit pas tout. Mais on choisit de laisser une trace, une forme de condensation de soi. Comme l’écrit Georges Perec dans Je me souviens, l’accumulation de fragments, d’anecdotes, de détails en apparence insignifiants compose une identité qui survit à l’oubli.

Des mots qui continuent d’agir

Nos mots nous survivent. Qu’ils soient écrits dans un journal intime, une biographie, ou partagés dans un livre, ils agissent encore quand nous ne sommes plus là pour les porter. Ils deviennent le terrain où d’autres pourront nous retrouver, se reconnaître ou se distinguer.

Dans ce sens, écrire, c’est offrir une part de soi au temps, accepter de n’être jamais totalement effacé tant que des mots subsistent.